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  • Julie pour S&R

Victoire historique du Sinn Féin en Irlande du Nord. Quelles conséquences?

A l’heure où la France est focalisée sur la campagne des législatives, où la guerre en Ukraine et ses conséquences dominent toujours l’actualité, le résultat des élections qui viennent de se tenir au Royaume-Uni pourraient avoir des répercussions géopolitiques régionales à moyen terme et raviver les tensions liées au Brexit à court terme.



Pourquoi la victoire du Sinn Fein est historique ?


Ce jeudi 5 mai 2022, les électeurs d’Irlande du Nord étaient appelés à désigner* les 90 membres de l’Assemblée d’Irlande du Nord, aussi appelée « Stormont », du nom de la localisation du bâtiment du parlement d’Irlande du Nord, qui dispose de pouvoirs importants vis-à-vis de Londres, notamment en matière de santé, sécurité et protection sociales, logement, éducation, justice, police, agriculture.


Cette assemblée a été créée en 1998 par l’accord historique qui a mis fin au terrible conflit en Irlande du Nord, l’« Accord du Vendredi Saint».


Deux partis politiques dominent jusqu’à présent le paysage politique nord-irlandais : le Democratic Unionist Party (DUP), le principal parti unioniste, conservateur, attaché à l’union entre la Grande Bretagne et l’Irlande du Nord, et le Sinn Féin, parti favorable à la réunification de l’Irlande du Nord et de la République d’Irlande qui se déclare républicain, social-démocrate et est connu pour avoir longtemps été la branche politique de l’Irish Republican Army (IRA).


Cette victoire, largement considérée comme historique, fait du Sinn Féin le premier parti nationaliste à être majoritaire en Irlande du Nord depuis un siècle, bien que, factuellement, le nombre de sièges gagnés (27) n’ait pas augmenté. C’est surtout la montée d’un parti inter-communauté (déclaré ni unioniste, ni nationaliste), l’Alliance Party, qui a plus que doublé le nombre de ses représentants, pour obtenir 17 sièges, et pour qui la question de la réunification est secondaire, qui permet cette victoire.


La vie politique nord-irlandaise ne serait donc plus divisée entre deux blocs frontalement opposés mais trois, avec des équilibres sans doute plus subtils à mettre en place.


Le Sinn Féin occupait le poste de vice-premier ministre depuis 2007, et le DUP celui de ministre puisque les deux premiers partis se partagent ces deux postes. Les rôles vont désormais s’inverser.


Cette victoire, annoncée depuis quelques semaines par les sondages, fait écho à la forte poussée de ce même parti en République d’Irlande, où il a fait de très bons résultats aux dernières élections mais a été écarté de la coalition gouvernementale.

Le Sinn Féin s’est montré très discret pendant la campagne sur le sujet sensible de la réunification des deux Irlandes, un objectif qui est pourtant l’ADN même du parti. Habilement, il a concentré sa campagne sur les préoccupations quotidiennes des Nord-Irlandais et, en tout premier lieu, la hausse du coût de la vie mais aussi la justice sociale, le logement, l’éducation, l’emploi et la santé.

C’est un revers majeur pour le DUP, qui avait par ailleurs soutenu le Brexit alors qu’une majorité (55,8%) des électeurs en Irlande du Nord avait voté pour rester dans l’Union européenne.



L’Irlande du Nord et la République d’Irlande vont-elles être réunies ?


Cette victoire du parti nationaliste irlandais remet la possibilité d’une réunification de l’Irlande au centre des débats, mais le sujet reste complexe et cette réunification peu probable à court terme.

Si en République d’Irlande les sondages menés fin 2021 indiquaient que le pays comptait désormais une majorité de la population en faveur de la réunification du pays, en Irlande du Nord, selon des sondages réalisés ce printemps, ce soutien ne dépasserait pas encore un tiers de la population.

Une telle réunification ne serait pas simple à faire accepter et surtout à mettre en œuvre, notamment en raison des conséquences économiques pour l’Irlande alors que l’Irlande du Nord est encore fortement dépendante du soutien financier de Londres. Néanmoins cette dynamique est soutenue par les évolutions démographiques (baisse du nombre de Protestants et augmentation du nombre de Catholiques en Irlande du Nord par exemple), et peut-être l’œuvre du temps, avec désormais près d’une génération qui nous sépare de l’époque des Troubles…

Un référendum dans les 10 ans qui viennent comme le souhaite la Présidente du Sinn Féin, Mary Lou McDonald, est théoriquement possible. Le droit à organiser un référendum pour la réunification de l’Irlande revient au peuple irlandais d’après le Sinn Féin, selon l’accord du Vendredi Saint, mais ce point précis ne manquera pas de faire débat et Londres a immédiatement rappelé qu’il gardait la main sur ce sujet. En cas de victoire à un tel referendum, le territoire de l’Union européenne compterait alors de fait 2 millions d’habitants et 14 000 km² supplémentaires, mais nous sommes là pour l’instant dans le domaine de l’hypothétique.


A noter qu’il s‘agit d’un second front ouvert pour Boris Johnson, la pression écossaise en faveur d’un nouveau referendum d’autonomie post-brexit n’ayant jamais cessé. Nicola Sturgeon, première ministre écossaise, a d’ailleurs été prompte à féliciter le Sinn Féin pour cette victoire …



Qu’est-ce que le protocole nord-irlandais et pourquoi est-ce un enjeu politique à court et moyen terme ?


Lors des négociations de l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, le Brexit, la situation délicate de l’Irlande du Nord a cristallisé les discussions. Il était en effet impératif de trouver un mécanisme permettant d’éviter le rétablissement d’une frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, afin d’éviter de raviver les tensions.

Après plusieurs tentatives infructueuses, le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord a été signé. Selon ce protocole, l’Irlande du Nord reste alignée sur les règles du marché unique pour les marchandises (évitant ainsi les contrôles entre le Nord et le Sud de l’île) et le Royaume-Uni s’engage à mettre en place ces contrôles sur les marchandises à l’arrivée en Irlande du Nord.

Le statut de l’Irlande du Nord qui résulte est complexe : toujours alignée sur les règles de l’Union européenne pour les marchandises mais restant partie intégrante du territoire douanier britannique. Pour le DUP, cette situation qui sépare de facto l’Irlande du Nord de la Grande-Bretagne est intolérable et le protocole doit disparaitre.

Le DUP a fait du protocole Irlandais l’un des sujets centraux de sa campagne, sans succès visiblement, mais le sujet est loin d’être évacué, et aura encore des conséquences politiques importantes, y compris à court terme où le DUP pourrait potentiellement paralyser le fonctionnement des institutions Irlandaises.

En effet, courant mai, l’Assemblée d’Irlande du Nord (« Stormont ») doit se réunir pour nommer le Premier ministre et le vice-premier ministre, qui sont ensuite chargés de nommer les ministres de l’exécutif. Mais le leader du DUP, Jeffrey Donaldson avait indiqué, avant les élections, qu’il ne nommerait pas de ministres tant que les contrôles prévus par le protocole nord-irlandais ne seraient pas supprimés.


Le gouvernement doit être nommé dans les 24 semaines qui suivent l’élection. Si l'exécutif ne peut être rétabli après les élections, l'Irlande du Nord pourrait se retrouver sans gouvernement opérationnel, comme ce fut le cas le plus récemment entre janvier 2017 et janvier 2020. De nouvelles élections devraient alors être organisées !


La priorité devra toujours être de maintenir la paix et d’éviter la résurgence des violences qui ont marqué l’Irlande du Nord. Une simple visite de Belfast montre d'ailleurs à quel point les traumatismes sont encore présents et les tensions toujours présentes.


On peut donc s’attendre dans les semaines à venir à d’importantes discussions à Belfast, à Londres et à Bruxelles. Nous n'avons pas fini d’entendre parler de la mise en œuvre du Brexit...


*Le système de vote pour désigner les membres de l’Assemblée d’Irlande du Nord, qui paraît assez complexe vu de France, se fait sur la base d’un système proportionnel transférable, dans 18 circonscriptions. Les électeurs ne choisissent pas un candidat mais plusieurs, et ils les classent par ordre de préférence.

On calcule le nombre minimum de votes requis pour être élu par circonscription, le « droop quota ». Les candidats dont le nombre de voix dépasse le quota sont élus d'emblée. Les voix excédentaires - celles qui dépassent le quota - sont ensuite transférées aux autres candidats en fonction des préférences marquées par les électeurs.

Le ou les candidats ayant obtenu le moins de voix sont également éliminés et les voix qu'ils avaient reçues sont redistribuées. Et ainsi de suite... On comprend alors le délai entre le dépouillement des bulletins et l’annonce des résultats. Le fait que la France soit en mesure d’annoncer les résultats de ses élections quelques heures après la fermeture des bureaux de vote surprend d’ailleurs souvent nos amis outre-Manche.

Voilà pour les désignations des « députés » nord-irlandais. Ensuite il convient de désigner un premier ministre et un vice premier ministre. Pour ce faire, il faut savoir que les candidats doivent déclarer le camp auquel ils sont rattachés : unioniste, nationaliste ou autre. Un point crucial, car, en accord avec les termes de l’Accord du vendredi saint, complexes à dessein sur le mécanisme de désignation des premiers ministres, visent à permettre que ces postes soient occupés par un représentant unioniste et un nationaliste.



Pour l'association Social & Républicain, Julie POIROT



Grilles de séparation entre quartier catholiques et protestants à Belfast en 2019.


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1 comentário


Lydie Bakalarz
Lydie Bakalarz
09 de mai. de 2022

Un grand merci Julie pour cette mise au point, ces informations et conséquences méconnues, en tous cas pour ma part.

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